Chenonceaux par Robert Ranjard
in La Touraine Archéologique, 1930
Chenonceaux, que le cartulaire de Noyers désigne au XIe siècle sous le nom de Chemumcellum, s’est orthographié d’abord Chenunceau au XIVe siècle, puis, jusqu’à une date relativement récente, Chenonceau. D’abord simple fief, il ne fut érigé en châtellenie qu’en 1541.
L’histoire de Chenonceaux est fort obscure jusqu’à la fin du XIIe siècle. Le premier seigneur connu en fut Guillaume Marques, vivant en 1234, d’une famille originaire de l’Auvergne ou de la Marche, et qui possédait, outre la forteresse de Chenonceaux, celle des Houdes à Francueil.
Au XIVe siècle, celles-ci furent occupées par les bandes anglaises qui dévastaient la vallée du Cher. Reprises par les du Guesclin, elles furent de nouveau livrées aux Anglais par Jean Marques qui embrassa le parti des Bourguignons. Mais en 1411, celui-ci fut battu par le maréchal Boucicaut qui rasa à hauteur d’infamie Chenonceaux et les Houdes. En 1432, Jean II de Marques, fidèle à Charles VII, releva son château de Chenonceaux. Il le rebâtit au bord du Cher et l’entoura de douves communiquant avec la rivière. A l’un des angles de l’enceinte se dressa le donjon, tour cylindrique puissante qui a duré jusqu’à nous. En outre un moulin fut construit sur de fortes piles dans le lit même du Cher.
Cette reconstruction obéra Jean Marques. Son fils Pierre, mauvais administrateur, accentua sa ruine, guettée par Thomas Bohier, général des finances de Normandie, qui n’hésita pas à précipiter la catastrophe financière des Marques en achetant les créances dont ils étaient débiteurs. Après procès, qui dura dix ans, Bohier obtint l’expropriation de Catherine Marques, nièce et héritière de Pierre, et se fit adjuger la seigneurie de Chenonceaux pour 15,641 livres.
Sitôt qu’il en fut devenu propriétaire, Bohier accrut l’importance de son domaine par l’acquisition de terres voisines et décida la reconstruction du château. Mais il ne put que surveiller le commencement des travaux en 1513. Il fut envoyé en Italie où il avait déjà séjourné auprès des armées de Charles VIII et de Louis XII, comme trésorier de guerre. Et ce fut sa femme, Catherine Briçonnet, qui fut la véritable constructrice du nouveau logis seigneurial. La forteresse des Marques fut rasée à l’exception du donjon ; et sur les piles du moulin s’éleva l’admirable édifice qui est des chefs-d’œuvre de la Renaissance française. L’architecte des travaux n’est pas connu.
Thomas Bohier mourut en Italie, en 1524, au cours d’un quatrième voyage, et sa femme ne lui survécut que peu de temps. Son fils, Antoine, hérita des dettes, vraies ou fausses que Thomas Bohier avait contractées envers le trésor royal. Et pour éviter le sort de son oncle de Beaune et de son cousin Berthelot, il offrit Chenonceaux à François 1er, en dédommagement de ces dettes. Le 11 février 1535 Philibert Babou en prit possession au nom du roi. Douze ans plus tard Henri II en fit don à Diane de Poitiers, sa favorite.
Diane, pour s’assurer davantage la propriété du domaine, attaqua le contrat de 1535, en obtint l’annulation et se fit adjuger la terre et le château de Chenonceaux pour une somme qu’elle ne paya jamais à Thomas Bohier. Diane de Poitiers fit, sur les plans de Philippe Delorme, réunir le château par un pont à la rive gauche du Cher. Elle créa aussi les jardins, un verger et un potager.
A la mort d’Henri II, elle dut échanger Chenonceaux contre Chaumont avec Catherine de Médicis. Celle-ci continua les travaux, couronna le pont d’un double étage de galeries, différent de celui qui était prévu par Delorme, fit construire les communs et modifia les jardins en respectant le parterre créé par Diane de Poitiers. Par testament, elle légua le domaine à sa bru, Louise de Lorraine, qui, après la mort d’Henri III, vint y enfermer son veuvage et pleurer son mari, dans une pièce peinte et tapissée de noir avec larmes d’argent et devises funèbres.
Chenonceaux appartint ensuite à César de Vendôme, fils d’Henri IV et de Gabrielle d’Estrées. Il fut acquis en 1720 par Louis-Henri, duc de Bourbon, prince de Condé, qui le céda à son tour en 1730 à M. Dupin, fermier général. Pendant cette période de cent trente ans, Chenonceaux fut pour ainsi dire abandonné. M. et Mme Dupin lui rendirent sa splendeur et y reçurent l’élite de la société du XVIIIe siècle : Voltaire, Fontenelle, Buffon, Mmes du Deffand et de Tencin, et surtout J.-J. Rousseau qui collabora aux travaux scientifiques de Dupin de Francueil, fils d’un premier mariage de Claude Dupin. Pour ces travaux, fut installé dans une salle du « bâtiment des douves » un cabinet de physique, dont les appareils sont conservés au musée de la Société Archéologique de Touraine. C’est également à Chenonceaux que Rousseau fit représenter pour la première fois le Devin de village.
Mme Dupin mourut dans son château en 1799. Celui-ci passa par héritage au comte de Villeneuve qui le conserva jusqu’à sa mort en 1863. Mis en vente par les héritiers, il fut acquis par Mme Pelouze qui le fit complètement restaurer par l’architecte Roguet. Cette restauration fut rétablit l’architecture primitive de la façade septentrionale, que Catherine de Médicis avait transformée. Elle fit en outre disparaître un bâtiment que Catherine avait élevé entre la chapelle et la librairie, bâtiment où Louise de Lorraine avait aménagé son appartement. A part quelques éléments, toute la décoration intérieure du château a été faite par Roguet avec plus ou moins de fidélité.
Ces travaux considérables nécessitèrent des emprunts dont Mme Pelouze ne put payer les arrérages. Le domaine fut saisi par le Crédit Foncier qui le céda à un américain M. Terry. Il fut acquis en 1913 par Mr Gaston Menier qui s’employa non seulement à maintenir le château dans un parfait état d’entretien, mais qui donna tous les soins aux parterres et au parc.
En juin 1940, Chenonceaux fut bombardé par une batterie d’artillerie allemande postée sur le coteau dominant au nord le bourg de Chisseaux Un obus frappa les combles des galeries ; un autre éclata devant la tour des Marques ; d’autres tombèrent dans le parc. Occupé par les Allemands, ceux-ci interdirent l’entrée du domaine, le château étant considéré comme un pont franchissant la ligne de démarcation. Le 7 août 1944, un avion anglo-américain vint bombarder l’édifice. Les projectiles tombèrent dans le bras du Cher, séparant la terrasse des Marques du château de Bohier, et l’explosion détruisit les remplages des fenêtres de la chapelle et les vitraux qui les meublaient et dont cinq dataient du XVIe siècle.
On arrive au château de Chenonceaux par une longue avenue, plantée de platanes, qui fut tracée par Diane de Poitiers. Cette avenue se prolongeait plus au nord. Elle fut coupée par la construction du chemin de fer et la route nationale. A gauche, dans une allée secondaire, on laisse une sorte de portique orné d’un bas-relief de Jean Goujon et qui appartenait à la façade du château avant sa restauration. Deux sphinx, épaves de Chanteloup, gardent l’entrée de l’avant-cour, limitée à l’ouest par les communs et qu’on désigne parfois sous le nom de bâtiment des Dômes en raison de la forme de ses combles.
Un pont-levis franchit les douves et donne accès à une terrasse rectangulaire qui est la base de l’ancienne forteresse des Marques. Il ne reste de celle-ci que le donjon dressé à l’angle sud-ouest. C’est une grosse tour cylindrique flanquée d’une tourelle et remaniée par les Bohier : les mâchicoulis ont disparu ; une porte ornée d’arabesques et des fenêtres à meneaux ont été ouvertes dans l’épaisse muraille. Devant cette tour a subsisté également l’ancien puits surmonté d’une élégante ferronnerie du XVIe siècle.
Quelques marches et un pont aux arches inégales rattachent à la rive nord les château des Bohier, bâti sur les deux énormes piles réunies par une arche étroite, ancien soubassement du moulin fortifié de Jean II de Marques. Ce château est constitué par un vaste pavillon carré flanqué à chaque angle d’une tourelle en encorbellement, qui en allège la masse. A la façade septentrionale la porte, dont les ventaux sculptés portent les initiales T.B.K. de Thomas Bohier et de Katherine Briçonnet, est surmontée d’un balcon accosté de deux trompes élégantes en demi-lune, devant la fenêtre médiane. Au second étage trois magnifiques lucarnes avec pilastres ornés, frises sculptées, pinacles et clochetons, masquent en la décorant, la plus grande partie de la toiture.
La même disposition se retrouve avec plus de sobriété dans la décoration de la façade ouest. A l’est, les avant-becs des deux grosses piles soutiennent l’un l’abside de la chapelle, l’autre un petit avant-corps, cette double saillie encadrant une petite terrasse au niveau du rez-de-chaussée.
Le pont et les galeries, qui unissent le logis Renaissance à la rive sud du Cher, contrastent avec lui par son style franchement classique. Long de 60 mètres, le pont a cinq arches reposant sur des piles dont les avant-becs supportent des tourelles engagées de moitié, et s’élèvent jusqu’au seuil du premier étage. Les fenêtres de la galerie supérieure sont surmontées d’un fronton. Les lucarnes du toit, fort simples, sont percées un œil-de-bœuf. Il avait été prévu sur la rive gauche un petit pavillon plus petit que le château des Bohier, comme en témoignent les arrachements encore visibles . Ce pavillon n’a jamais été exécuté.
A l’intérieur la distribution comprend au rez-de-chaussée un vestibule central, voûté sur croisées d’ogives à moulures prismatiques, dont les clefs sont désaxées. A gauche s’ouvre la salle des gardes, convertie en salle à manger, dont la porte offre les images de saint Thomas et de sainte Catherine et la devise des Bohier : « S’il vient à point il me sowedra », et dont le plafond a conservé sa décoration primitive avec des C entrelacés, initiales du nom de Catherine de Médicis. De cette salle on pénètre dans la chapelle par une porte aux ventaux sculptés. Cette chapelle est gothique, en style du XVe siècle avec fenêtres à meneaux flamboyants et voûtée sur ogives, dont les clefs portent les armes des Bohier et celles des Briçonnet. On y remarque une inscription qui aurait été tracée par les gardes de Marie Stuart.Plus loin s’ouvre à gauche sur le vestibule la chambre de Diane de Poitiers ou salon de Médicis. Le plafond est en bois à caissons avec les initiales H et C entrelacés, les deux C réunis simulant le D, initiale de Diane. De ce salon on passe dans le cabinet vert ainsi nommé parce que tout l’ameublement était de velours vert.Il communique avec la librairie faisant saillie sur la façade orientale et dont le plafond en chêne sculpté est remarquable.
A droite du vestibule central s’ouvrent deux pièces, la chambre de François 1er et le grand salon dont la décoration est entièrement moderne.
Au fond l’on pénètre dans la galerie inférieure ornée de médaillons et où l’on conserve des fragments de la décoration funèbre de la chambre de Louise de Lorraine.
L’escalier montant au premier étage est à travées parallèles réunies par des paliers. Sa voûte est à caissons décorés de fleurs, de fruits et de têtes humaines. A ce premier étage la disposition de l’appartement répète celle du rez-de-chaussée. On remarque surtout une chambre, dite de Médicis, avec un plafond en chêne à caissons carrés peints et dorés, avec les initiales de Henri II, de Catherine de Médicis et de leurs enfants.
Au second étage subsistent, légèrement modifiés, les différents salles d’un petit monastère de Capucines que la duchesse de Mercœur y avait installées. La chapelle était aménagée au-dessus des voûtes de la chapelle seigneuriale. Une porte basculante, sorte de pont-levis, fermait l’entrée de ce petit couvent et a été restaurée.
Dans les grosses piles de l’ancien moulin sont quatre pièces voûtées servant de cuisine, de caves et d’offices.
Les jardins, créés par les Bohier, embellis par Diane de Poitiers et Catherine de Médicis, furent le théâtre de magnifiques fêtes, notamment en 1560 en l’honneur de François II et de Marie Stuart, et en 1577.
Ils furent chantés par Marot. Les archevêques de Tours, Étienne Poncher et Simon de Maillé, contribuèrent à leur plantation par des plants prélevés sur leurs jardins de Vernou. On admire encore le dessin de ces parterres, celui de Diane de Poitiers en amont et celui de Catherine de Médicis en aval du château.
Au nord du parterre de Diane, s’élève un bâtiment construit par Catherine de Médicis et désigné par le nom de « Chancellerie ». C’était le logis du secrétaire des commandements de Catherine. Dans le parc de la rive gauche, dit « Parc de Francueil », se trouve le tombeau de Mme Dupin. Le mausolée est dû à l’architecte Broynard et au sculpteur Monpellier.
L’église paroissiale de Chenonceaux est un édifice datant du XIIe siècle. Le chœur, terminé par une abside semi-circulaire n’a pas été modifié, mais la nef a été reconstruite en 1515 par les Bohier, ainsi que la façade occidentale, dont on remarque la porte en anse de panier, surmontée de trois niches. Les fonds baptismaux furent offerts par Catherine de Médicis. Ils étaient ornés de ses armoiries qui ont été martelées pendant la Révolution.
Non loin de l’église subsiste une maison du XVIe siècle avec fenêtres à meneaux, dite maison des Pages de François 1er.